La confession des dogmes de Foi dans l’Eglise orthodoxe

0716Fathers-4thEcumenical-Council

Les Pères du Quatrième Concile Œcuménique de Chalcédoine (451)

Les mots « catholique et orthodoxe » par leur usage nominal, désignent distinctement l’Église chrétienne d’Orient et l’Eglise catholique-romaine d’Occident. Cependant, en dehors de cette distinction géographique, ces deux noms renvoient à l’identité respective de l’Église orthodoxe et de l’Église catholique romaine et expriment le contenu de leur foi, telle qu’elle s’est dégagée, après le schisme du XIe siècle, de leur évolution historique respective et surtout de leur fidélité et de leurs efforts ou défaillances pour la garde et la sauvegarde de la foi de l’Église indivise, promulguée par les sept Conciles Œcuméniques.

Orthodoxe : dérive en grec de « orthos » et de « doxa ». Orthos exprime de ce qui est juste et droit et dont le contenu assure la garde et la sauvegarde de la vérité. C’est le caractère de ce qui maintient sa rectitude en tout temps, sans se plier aux convenances. Il est accolé dans le mot « orthodoxe » à « doxa » qui exprime, dans le langage théologique de l’Église, plus qu’une opinion, le contenu d’une doctrine, d’une foi, d’une Révélation divine, d’une confession partagée par tous et qui suscite, unanimement, l’adhésion de tous, en tout temps et en tout lieu. L’énonciation d’une telle doctrine, expression d’une vérité universelle, s’identifie à une célébration (le verbe « doxazo » dont dérive le mot « doxa » signifie : célébrer, glorifier). En raison de toutes ces considérations, une confession de foi chrétienne qualifiée d’orthodoxe est une glorification de la Divine Trinité.

« Catholique » dérive du grec « katholicos », universel ; de « kath’holon« , «  selon le tout », que l’on peut rendre dans une première formulation par l’expression suivante : la plénitude de la foi confessée par toute l’Eglise dans son universalité, présente en chaque Église locale. La première utilisation du terme dans le christianisme remonte à saint Ignace d’Antioche (an 35 – an 107 ou 113) : « Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’église catholique »(Lettre aux Smyrniotes, VIII, 2).

Chaque Église locale, en vertu de sa confession de foi, exprime l’universalité de toute l’Église du Christ. Cette plénitude de la foi révélée, fait de chacune d’elle, en quelque région du monde qu’elle se trouve, la garante de l’Église universelle, puisque, les dogmes de foi confessés en son sein et dont elle assure le dépôt et la transmission, restituent, dans la fidélité, ce qui est confessé par tous et en tout lieu.

Les différences de la doctrine de foi confessée par l’Eglise orthodoxe et par l’Eglise catholique-romaine

L’Église indivise des premiers siècles manifestait sa « catholicité » par l’unanimité de sa confession de foi. Au cours des siècles qui ont suivi, l’Eglise catholique-romaine  a introduit dans la doctrine de foi de l’Eglise, de nouveaux dogmes, étrangers à la théologie définie par les Pères conciliaires aux cours des Sept Conciles œcuméniques, et opposés par leur contenu doctrinal aux dogmes confessés et proclamés par l’Eglise indivise. Ces nouvelles doctrines introduites par Rome demeurent  étrangères à la Tradition orthodoxe, qui assure le dépôt et la garde de la foi conciliaire des sept premiers siècles, sans rien en retrancher et sans rien lui ajouter. Les dogmes de foi promulgués par l’Église catholique romaine, en dehors de toute conciliarité et sans aucune adhésion de l’Église universelle, sont ainsi demeurés étrangers à la foi orthodoxe.

Le dogme du «  filioque »

La confession de foi de l’Eglise dans le Credo défini par les deux Conciles œcuméniques de Nicée (325) et de Constantinople (381), proclame la procession de l’Hypostase de l’Esprit-Saint du Père inengendré, Unique Source de l’engendrement du Verbe et de la procession de l’Esprit-Saint. Le dogme du « filioque » qui fut introduit dans l’Église espagnole après le Concile de Tolède de 589, fait procéder l’Esprit-Saint du Père et du Fils (ex Patre Filioque procedit). Il fut ajouté au Symbole de foi et généralisé dans l’Église latine à partir le VIIIe siècle. Ce dogme  est pour la tradition orthodoxe un contredit de la parole du Christ dans l’Évangile selon saint Jean sur l’origine du Saint-Esprit, qui procède du Père seul et repose dans le Fils, et, par le Fils, est donné au monde.  Le Seigneur instruisant ses disciples avant sa Passion, leur révèle que le Saint-Esprit procède du Père seul en ces termes : « Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi» (Jn XV,26). Le filioque latin, adopté par l’Eglise catholique-romaine fait procéder dans sa proclamation du Credo, l’Esprit-Saint du Père et du Fils .

Les Pères de l’Eglise, tels que Basile le Grand, Maxime le Confesseur et Jean Damascène font usage dans leurs traités théologiques concernant la procession de l’Esprit-Saint, de la formule « par le Fils » (« διά του υιού »). Saint Maxime le Confesseur écrit dans Questions à Thalassios : « Car de même que l’Esprit-Saint, par nature et par essence, est de Dieu le Père, de même, par nature et par essence est-Il du Fils, en tant que procédant ineffablement du Père, essentiellement par le Fils engendré[1]. Cette formulation du mystère de la procession de l’Esprit-Saint, du Père, « essentiellement par le Fils engendré », nécessite pour sa pleine intégration dans le dogme trinitaire, d’être articulée à sa contrepartie théologique, à savoir que : le Verbe issu du sein du Père, est ineffablement engendré, dans l’Esprit-Saint. Ainsi se trouve sauvegardée la Monarchie du Père, Unique Source de la Divinité, qui engendre ineffablement le Verbe dans l’Esprit et fait procéder ineffablement l’Esprit-Saint,  par le Fils. « Le « par » signifie alors la manifestation éternelle par opposition avec la procession éternelle »[2]. La procession éternelle de l’Esprit par le Fils du sein du Père, et l’engendrement du Fils, de toute éternité, dans l’abîme insondable de la divinité, par le Père dans l’Esprit, demeure, toutefois un abîme inscrutable du mystère trinitaire. Ce mystère transcendant toute logique de la raison et dépassant toutes les bornes de l’intelligence humaine, l’engendrement du Fils et la procession de l’Esprit demeurent à jamais scellé, soustrait, à toute pénétration de l’intellect.

L’Esprit tient son origine du Père seul, par le Fils. C’est dire que l’Esprit procède du Père seul, et ineffablement et par la bienveillance du Père, par le Fils. Tandis que son envoi et son resplendissement dans le monde comme don οu grâce, selon l’économie, advient par le Fils, non pas que l’Esprit soit subordonné au Fils puisqu’Il partage avec le Père et le Fils, une même et unique souveraineté, une même perfection et  sainteté, « agissant par soi-même, et partageant aussi avec les deux la même puissance incorruptible et infinie ». L’Esprit resplendit et se manifeste éternellement par le Fils. Il reçoit de l’Hypostase du Père sa substance et ses propriétés hypostatiques, alors qu’Il reçoit du Fils consubstantiel, ce qui relève de sa manifestation et de sa splendeur éternelles. La flamme d’un cierge (i.e. l’Esprit) tient son origine du cierge (i.e. le Père) sur lequel elle est allumée. Et elle resplendit par la lumière (i.e. le Fils) qui rayonne de la mèche. En aucun cas cette flamme ne tire son origine de la lumière mais resplendit par elle.

La procession de l’Esprit du sein du Père, Principe sans principe, Unique Source du Verbe et de l’Esprit  doit être distinguée de son resplendissement et de son rayonnement éternels du sein du Père. La procession de son Hypostase relève du Père seul. Il repose dans le Fils et par le Fils est donné au monde.

Les autres dogmes confessés par l’Eglise catholique-romaine

Les autres dogmes de l’Église catholique romaine : celui de l’Immaculée-Conception (définie le 8 décembre 1854 par le Pape Pie IX)[3], le dogme de l’infaillibilité pontificale (promulguée en 1870), celui de l’Assomption de Marie (instituée par le Pape Pie XII en 1950), qui proclame l’élévation de la Mère de Dieu, au terme de sa vie terrestre, à la gloire du ciel, en son âme et en son corps, sans passer par la mort, ne sont confessés que par l’Église catholique et demeurent étrangers à la foi de l’Église orthodoxe. La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, qui n’est pas un dogme mais une donnée de foi de l’Eglise catholique demeure aussi étrangère à la tradition orthodoxe. Elle fut introduite dès le XVIIe siècle dans plusieurs diocèses et monastères d’Occident. Instituée tout d’abord par le Pape Clément XIII en 1765, elle a été étendue à toute l’Eglise d’Occident par le Pape Pie IX en 1856.

L’esprit conciliaire de l’Eglise orthodoxe  et la primauté romaine

Nous avons à déplorer aujourd’hui des écarts doctrinales et des différences de conception ecclésiologiques entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique-romaine,  favorisés par des siècles d’éloignement, de défiance réciproque, d’échec de l’esprit de charité et d’amour fraternel, favorisés aussi et surtout  par la période des Croisades qui ont profondément blessé le cœur du monde orthodoxe lorsque les  Croisés d’Occident mirent à sac en 1204 la ville de Constantinople.

L’affaiblissement de l’Empire byzantin qui a suivi, l’a privé de toute  capacité de résistance  à ses envahisseurs et conquérants ultérieurs et  causé sa chute en 1453. Affaibli par les assauts des Croisés venus d’Occident, l’Empire byzantin a été cueilli comme un fruit mûr par l’envahisseur Ottoman, et assujetti à son pouvoir et à son autorité.

Aujourd’hui, dans l’aire géographique que couvrait l’Empire byzantin, les plaies du passé ne sont pas toutes entièrement guéries. Cependant, des  avancées conciliaires entre les deux Eglises contribuent aujourd’hui à la croissance de l’entente et au respect mutuel entre catholiques et orthodoxes[4], et nous espérons qu’au temps voulu par Dieu, les deux traditions pourront retrouver l’esprit de conciliarité, de concorde et d’unité de foi qui avait scellé, durant les premiers siècles les fondements du Christianisme, et revêtir ensemble de nouveau, la Tunique sans couture du Christ (Jn 19, 23-24), celle de l’unique Eglise chrétienne.


[1] Maxime le Confesseur, Questions à Thalassios, LXIII, 238, page 296, trad. par Emmanuel Ponsoye, Coll. L’Arbre de Jessé, Les Editions de l’Ancre, Surresnes 1992,

[2] Métochite, VIII, 2, 135, cité par Yvan Koenig dans « Un débat sur le Filioque et l’union avec Rome au XIIIe siècle ».

[3] Du point de vue de la tradition orthodoxe, le dogme romain de 1854 constituait une innovation par rapport au témoignage et à l’enseignement des Pères de l’Eglise au sujet de la conception de Marie. La position orthodoxe fut énoncée de façon laconique en 1857 : « Rome, toujours jeune et fringante, engendre et élève des dogmes nouveaux qui étaient non seulement cachés aux générations anciennes, mais que les Apôtres et les Pères ignoraient entièrement […]. Car ce dogme est clairement contraire aux écrits apostoliques et à l’enseignement concordant de tous les Pères. Jusqu’où ira donc cette étrange révision de notre tradition ancestrale? »

Anthime VII de Constantinople se prononça officiellement sur le nouveau dogme, dans une Lettre encyclique : « L’Église […] a pour dogme que l’Incarnation surnaturelle de l’unique Fils et Verbe de Dieu, par le Saint-Esprit et la Vierge Marie, est la seule qui soit pure et immaculée. Mais l’Église papale a encore innové, il y a quarante ans à peine, en établissant, au sujet de la conception immaculée de la Vierge Marie, la Mère de Dieu, un dogme nouveau, qui était inconnu dans l’ancienne Église, et qui avait été jadis violemment combattu même par les plus distingués théologiens de la papauté (Lettre encyclique, trad. fr. (brochure), Constantinople 1895, p. 11.) Cité par Vassa Kontouma-Conticello dans « La question de l’Immaculée Conception dans la tradition orientale », Conférence parue dans Annuaire de l’Ecole pratique des hautes études, section des Sciences religieuses [118 (2009-2010)]

[4] Lorsque le patriarche Dimitrios Ier a visité Rome le 7 décembre 1987, et encore pendant la visite du patriarche Bartholomée Ier à Rome en juin 1995, ils ont assisté à une Eucharistie célébrée par le pape Jean-Paul II dans la Basilique Saint-Pierre. L’une et l’autre fois, le pape et le patriarche ont proclamé le Credo en grec (i. e. sans le Filioque). Le pape Jean-Paul II et le patriarche roumain Théoctiste ont fait de même en roumain lors de la messe papale à Rome le 13 octobre 2002. Le Déclaration  Dominus Jesus, Sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église, publié par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi le 6 août 2000, ouvre ses réflexions théologiques sur l’enseignement essentiel de l’Église par le texte du Credo de Nicée-Constantinople de 381, de nouveau sans l’addition du Filioque.